Vendredi 22 septembre 2006
Cela ne date pas d'hier, le mouvement gothique suscite chez le grand public une méfiance, une inquiétude, une incompréhension et les médias ont toujours relayé ce sentiment plus ou
moins justifié. Journaux et télévisions ont même contribué à le renforcer, ce qui n'est pas pour déplaire, reconnaissons-le, à certains membres de la "tribu" qui jouent sur
l'ambiguïté et l'opacité du milieu. Comme d'autres univers en marge, le milieu gothique attire l'attention quand il est associé à tort ou à raison à des faits divers tragiques.
Au-delà des vues réductrices et bien souvent sensationnalistes, nous pourrions tenter de comprendre cette tendance en commençant par s'intéresser réellement au sens que les individus, dans
toute leur diversité, donnent à leurs actions. Ensuite, seulement, nous pouvons dégager une cohérence à l'ensemble et se dire que cette multitude de personnes qui affectionnent ou
s'identifient à l'imaginaire gothique ne peuvent être réduites à un profil psychologique spécifique. Et quand nous y regardons de plus près, en se servant par exemple des outils des
sciences sociales, nous y décelons les signes d'une effervescence sociale, d'une nouvelle ritualité ou d'une religiosité à la base de ces regroupements, d'une esthétique qui divise et donne
sens aux relations sociales, d'un rapport au corps qui questionne de manière symbolique la modernité, etc. Cette vision des choses, nourri d'une langage quelque peu savant qui mériterait
plus de développement, ne doit pas conduire à discours positif ou négatif sur le milieu gothique mais favoriser une posture compréhensive. Cela signifie qu'en creusant un peu plus,
nous pouvons tenter, modestement, d'en savoir plus sur les jeunesses actuelles et de saisir quelques signes des évolutions de la société dans son ensemble.
La semaine dernière, une fusillade a lieu dans le collège de Dawson au Canada. Psychologiquement instable et fasciné par les armes à feu, le tireur flirtait avec la "culture gothique".
Le journal de Montréal "La Presse" m'a sollicité pour rédiger un article sur le thème de la violence :
http://www.cyberpresse.ca/article/20060915/CPOPINIONS/609150846/6098/CPSPECIAL12
le texte n'apparaît plus, voici l'article :
Extrême dans ses discours et sa personnalité,
l’auteur de la fusillade au collège Dawson affectionnait les thèmes gothiques et les musiques sombres. Souvent montré du doigt, l’univers gothique n’incite pourtant pas à la violence. C’est du
moins l’une des conclusions que l’on peut tirer lorsque l’on étudie ce milieu su le plan sociologique.
Le mouvement gothique est une culture musicale en marge qui est née du Punk à la
fin des années 1970. Les gothiques vont se distancier progressivement du message contestataire et nihiliste des punks en puisant leur inspiration dans le romantisme noir, l’imaginaire occulte et
la littérature fantastique. C’est l’esthétique qui prédomine et la recherche du beau s’effectue aussi à travers des expressions morbides. La
musique gothique, elle-même, serait le reflet d’une vision noire de la société. Fuyant le désenchantement du monde, les gothiques sont alors en quête de spiritualité, exaltent la sensualité et
considèrent parfois le corps, comme un objet d’art (body art, piercing, tatouage, performance). Venant
d’horizons multiples, les gens qui s’identifient à cette culture partagent un ensemble de goûts essentiellement musicaux. Ils vont l’exprimer collectivement, selon des normes vestimentaires et un
langage esthétique.
Ainsi, l’univers gothique est fortement théâtralisé. Tout est question de
représentation et de manipulation esthétique, y compris l’expression de la violence, quand elle existe. A ce sujet, il convient de distinguer l’univers gothique du black metal, beaucoup violent musicalement. De nombreux groupes de black metal sont friands de symboles occultes
et d’imagerie satanique. Nous pouvons y voir avant tout l’expression d’un style, où l’on manipule les icônes religieuses, l’on défie les figures allégoriques, qui sont celles aussi de la morale
adulte ou chrétienne. En bref, on se fait peur à soi-même et aux autres. Les jeunes peuvent s’approprier ces symboles sacrés (croix chrétienne en pendentif autour du cou, à l’envers ou à
l’endroit) simplement parce qu’ils les trouvent beaux. Le cinéma fantastique, par exemple, les a rendu beaux. En jouant avec l’ambiguïté autour de ces symboles, ils affirment aussi une différence par rapport aux autres et définissent leur propre style.
L’imaginaire gothique propose aussi de mettre en scène des fantasmes sous-jacents adolescents liés aux thèmes de la peur, de la sexualité ou de la mort. Nous pourrions voir dans le phénomène
d’attraction/répulsion une manière de s’affronter soi-même.
Dans le monde du black metal, quelques groupes, bien qu’ils soient très
minoritaires, accompagnent leur message musical d’un ensemble de dogmes et de façons de penser. Parmi ces idéologies, nous pouvons parfois déceler une incitation à la haine.
En puisant son inspiration dans la littérature romantique, le cinéma fantastique et
même la musique classique, le mouvement gothique bénéficie à priori d’un « patrimoine » stylistique assez riche. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi ses membres s’affirment sur la
scène sociale à travers le rapport qu’ils entretiennent avec le monde de l’art et de la culture – un rapport parfois intellectualisé - plutôt qu’à travers l’expression d’une révolte ou d’une
haine envers autrui. Par cette éthique de l’esthétique, ils se distancient de toute imagerie brutale que l’on pourrait trouver chez certains groupes
de metal extrême. Au sein du milieu gothique, on valorise ainsi la féminité, l’androgynie, l’esprit dandy. Toutefois, face à ce foisonnement de références et devant l’ambiguïté de certaines
images, il est difficile d’y voir clair. En outres, de nombreux sites Internet multiplient les amalgames douteux et mélangent idéologies et styles musicaux.
Au sein du mouvement gothique, il existe des soirées où l’on vient d’abord pour
danser, écouter de la musique et se montrer. Un ensemble de codes et de rites d’interactions s’observe, comme dans d’autres cultures musicales et cette ritualisation des conduites permet
justement de canaliser l’affectivité.
La question est de savoir comment l’individu s’engage et s’investit dans l’univers
gothique, s’il est capable de prendre du recul, s’il fréquente d’autres univers sociaux, d’autres espaces de socialisation. Certains évoluent au sein des cultures underground en s’isolant
progressivement des autres. Désapprouvés par le jugement d’autrui, ils se trouvent renforcés dans leur stigmate. Ils peuvent être tentés de jouer un rôle et exacerber l’impression de se sentir à
l’écart.